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Sylvain Piron, Une histoire libératrice : L'occupation du monde (2018)


« Une même situation historique englobe toujours une stratification de formes culturelles d'âges différents, aussi complexe que le feuilletage du psychisme humain et dont l'inspection mérite autant d'égards. Les couches les plus profondes ne se laissent pas facilement atteindre, non par éloignement, mais du fait d'une difficulté à les percevoir. L'exploration de ces structures enfouies peut toutefois apporter un surcroît d'intelligibilité à quelques questions cruciales sur lesquelles notre présent est particulièrement opaque à lui-même.

  L'histoire intellectuelle de longue durée est appelée à remplir une fonction stratégique dans ce programme. Il lui revient notamment de passer au crible les catégories qui déterminent notre perception et notre compréhension du monde social. Nous employons quotidiennement des notions, véhiculées par les institutions et les médias, dont la banalité est telle qu'elles semblent couler de source.

  Le discours dominant, un peu partout dans le monde, est à présent celui de l'économie. Il ne s'agit pas uniquement d'un savoir organisé qui peut légitimement prétendre fournir l'explication d'un certain type de phénomènes. Ce discours est en même temps porteur d'une série d'injonctions qui nous commandent par exemple d'agir efficacement, sans perdre de temps, et d'assouvir nos désirs en consommant des biens marchands dans la limite de nos capacités financières, voire sensiblement au-delà.

  Il surdétermine aussi bien les catégories de l'action collective, en imposant des décisions politiques au nom de nécessités économiques. La croissance annuelle du produit intérieur brut en vient à faire figure d'unique horizon pensable de l'avenir commun. Bien que l'économie se conçoive en opposition aux anciennes morales religieuses, comme un savoir rationnel exprimant de façon neutre les intérêts naturels des êtres humains, elle présente en réalité tous les caractères d'une morale.

  Jusqu'à une date récente, les économistes en étaient d'ailleurs parfaitement conscients. Le choix d'adhérer ou de contester les valeurs qu'elle propose est donc une décision d'ordre politique. Mais quelle que soit l'option retenue, il est essentiel de comprendre l'historicité des notions qui structurent ce discours, tant elles charrient avec elles quantité de sédiments arrachés dans les méandres de leur parcours.

  Si l'on veut espérer avoir un jour la possibilité de secouer le carcan idéologique qu'impose leur usage machinal, mieux vaut bien prendre la mesure de toutes leurs implications. C'est à ce prix seulement qu'il sera peut-être envisageable de les reformuler. [...]


  Comme l'a brillamment montré Wim Decock, ce sont les théologiens de la seconde scolastique qui ont donné au droit des contrats sa coloration typiquement volontariste. L'économie moderne s'est formée au sein d'une culture religieuse, catholique ou protestante, en lui empruntant certains de ses traits et de ses expressions. Le discours théorique qui émerge au XVIIIe siècle a conservé de ses origines chrétiennes quelques-uns de ses caractères les plus distinctifs, dont il ne s'est ensuite jamais départi.

  La principale thèse que défend ce livre peut donc s'énoncer très simplement. Il reste un impensé théologique au cœur de la raison économique. Ce fait se révèle notamment dans certaines manifestations insolites de ce savoir qui ne peut s'empêcher d'employer des formes d'expression normatives et dogmatiques.

  Mais au-delà de ces signes extérieurs, je soutiens que l'ensemble de la conceptualité économique porte encore la marque de cette provenance. Le noyau initial en a été formulé, dans la seconde moitié du XIIIe siècle, par des théologiens éclairés qui n'y voyaient qu'un secteur particulier des relations sociales, requérant des règles morales spécifiques.

  Paradoxalement, les remaniements successifs de ce dispositif initial n'ont pas conduit à effacer, mais bien plutôt à en accentuer la composante théologique. En prenant un caractère central, à la fin du XVIIIe siècle, ce qui n'était qu'un domaine secondaire dans lequel Dieu n'était que faiblement impliqué est devenu le terrain d'énoncés normatifs bien plus contraignants.

  Des notions relatives y ont pris une valeur absolue, le concept de « valeur » étant précisément la principale notion affectée par ce déplacement. Mais alors que les réflexions politiques et sociologiques ont eu maintes fois l'occasion de reformuler leurs postulats, la pensée économique est demeurée prisonnière de présupposés remontant à l'époque des Lumières.

  Comme l'a montré Gunnar Myrdal, dans un livre de 1930 qui n'a rien perdu de son actualité, la pensée économique classique s'est constituée en acceptant les prémisses d'une théologie naturelle dont les effets intellectuels sont d'autant plus implacables que les prétentions de la discipline à la scientificité les rendent indiscernables.

  Le règne de l'orthodoxie néo-classique ne fait qu'y ajouter une rigidité supplémentaire. Arc-boutée sur des axiomes indiscutables, la discipline produit des modèles qui ont pour seules vertus de donner une forme algébrique et une force prescriptive à des hypothèses anthropologiques et sociales contestables.

  Cette structuration théologique invisible de l'économie est la raison majeure de l'incapacité du monde occidental à faire face à la crise environnementale qu'il a provoquée. Observées sous cet angle, les impasses de l'axiomatique néo-classique prennent un relief particulièrement saisissant. »


Sylvain Piron, Une histoire libératrice : L'occupation du monde, introduction (2018).

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